Agnès ou la découverte de la démocratie directe

Bonjour, je m’appelle Agnès. J’ai 38 ans, un mari, Stéphane, et trois enfants, Damien 11 ans, Agathe 8 ans et Léa 6 ans. J’habite à St Martin d’Uriage depuis neuf ans. Nous sommes venus vivre ici près de Grenoble suite à la mutation professionnelle de Stéphane qui travaille dans la micro-électronique. Pour ma part, travaillant dans les hôpitaux de Paris depuis quinze ans en tant que sage-femme, je n’ai eu aucune difficulté à retrouver du travail proche de notre domicile.

Quand je me suis installée avec toute ma petite famille en 2014, les élections municipales venaient d’avoir lieu deux mois auparavant. Puis, en 2020, comme tous les habitants s’y attendaient, le maire sortant se représentait avec une liste bien renouvelée, en face d’une liste d’opposition émergente.

D’après les plus anciens du village, cela faisait des décennies que les élections de SMU se déroulaient entre deux listes, sans trop de surprises.

En fait, les dernières élections municipales ne se sont pas du tout passées comme les précédentes, et a été, selon moi, un des premiers marqueurs de la grande révolution que nous sommes en train de vivre depuis trois ans.

Pour la première fois dans le village, naissait une troisième liste appelée « Faire Ensemble ». Cette liste contrastait complètement avec les deux autres, puisqu’elle promulguait la démocratie directe (et non participative) et la gouvernance partagée entre tous les habitants du village. « Faire Ensemble » avait le seul et unique projet de donner le pouvoir de parole et de décision aux habitants. Les colistiers de cette liste avançaient que les habitants étaient « les mieux placés pour inventer ce qu’ils voulaient ensemble et ce qu’ils décideraient pour leur village, tout en faisant chacun leur part ». L’idée était séduisante, assez idéaliste selon moi, et ne me semblait pas très réaliste.

Finalement, un virage sans précédent fût amorcé, l’élection de « Faire Ensemble » en fait partie (1).

Cela fait trois ans que Pauline, ma voisine, me parle des assemblées citoyennes qui se déroulent toutes les semaines. C’est là que les habitants qui le souhaitent, orientent et décident de tous les projets pour la commune. Pauline s’est mise à venir régulièrement aux assemblées citoyennes car la municipalité communique et attire le plus d’habitants possibles à venir découvrir et à intégrer ces assemblées. Pauline est toujours enthousiaste quand elle m’en parle. C’est comme si elle était devenue une politique ! Elle a un avis, son avis, sa parole toujours prise en compte dans les débats dit-elle, et les décisions collectives lui semblent toujours justes et bien réfléchies.

Alors, hier soir, je me suis rendue à une assemblée citoyenne en sa compagnie. En fait, je me rends compte en écrivant qu’il était vraiment temps que je me préoccupe de mon lieu de vie, de mon village et de ses besoins. Cependant, j’allais à cette assemblée citoyenne, avec toutes les réticences qui m’appartiennent.

Quand je suis entrée à la Richardière, la salle était organisée avec une centaine de chaises en demi-cercle. D’après Pauline, lors de la dernière assemblée, parmi les futurs sujets à traiter, était ressorti le développement et l’organisation du marché du mercredi matin.

Francis face aux gens mobilisés ou curieux se présente comme le facilitateur de la soirée. Il accueille les participants, rappelle les objectifs de la soirée et le cadre de l’assemblée pour que la soirée soit constructive.

La question de ce soir « Comment développer et mieux organiser le marché sur SMU ? « 

D’un seul coup, comme si c’était usuel et implicite pour tous, les personnes se rassemblent en petits groupes d’une dizaine et se distribuent des post-it et des stylos. Pauline qui était restée à mes côtés, me rassure en voyant mes yeux écarquillés : « T’inquiète pas, ça va bien se passer… »

Chaque personne au sein de son groupe se présente et précise à quel endroit elle vit à SMU.

Tout le monde commence à réfléchir à la question posée sérieusement et intérieurement, puis écrit sur ses petits papiers. Je m’aperçois que certains avaient anticipé et inscrivent leurs idées qui ont « mûri  » depuis le lancement du sujet lors de la dernière assemblée…

Pour ma part, une idée évidente me vient de suite : « Privilégier TOUS les maraîchers locaux à s’installer sur le marché, sans limite de nombre ». Je l’inscris sur mon premier post-it. Je me mettais à imaginer que si ma première idée était mise en oeuvre, la rue de l’église ne serait plus suffisante pour accueillir tous les marchands et les clients. J’ajoutais alors sur mon second post-it : « Agrandir l’espace du marché ou développer un second jour hebdomadaire, de préférence le week-end ».

En cinq minutes, nous nous retrouvions dans mon groupe avec vingt post-it avec vingt idées différentes dont la teneur était parfois identique, même si chacun l’avait exprimée de sa manière :

On pouvait lire avec mes idées : « Installer le marché sur le parking, au dessus des commerçants », « développer un marché nocturne », « prolonger le marché le long de l’église jusqu’au parking derrière », « développer une navette gratuite permettant de venir au marché », « développer un covoiturage dans chaque quartier pour venir au marché », « faire coïncider les horaires scolaires avec les horaires du marché nocturne « , « développer un prêt ou location de caddies pour venir à pied au marché », « développer un service solidaire de livraison du marché vers des habitants non mobiles », etc.

Notre seconde tâche au sein du groupe, était de faire émerger de nos post-it, deux ou trois grands ensembles et de leur trouver un nom thématique. Les dix groupes de l’assemblée en font de même.

En 20/30 minutes, tous ces groupes rassemblés mettaient leurs idées ensemble, comme un brainstorming géant par son élan, sa rapidité, sa diversité et donc son efficacité !

Comme par enchantement, des idées identiques ressortaient de différents groupes. Dans une prochaine réunion, des habitants volontaires allaient travailler sur le sujet avec toutes ces idées qui venaient de germer.

Je  venais de comprendre que cette façon très horizontale d’émergence des idées permettait de comprendre profondément plusieurs notions évidentes : d’abord, chacun avait des besoins divers et qu’à la fois, ces besoins étaient réels et très souvent partagés par d’autres. D’autre part, les assemblées citoyennes donnent les conditions nécessaires aux habitants de s’exprimer, de faire émerger leurs idées et de les rassembler dans le respect et la légitimité de chacune d’entre elles. L’expression et l’assemblage de ces idées font émerger au sein de ce collectif de nombreuses formes de créativité : la naissance ou la transformation de nos idées, de nos modes de vies, et donc de nos vies !

Je venais d’assister à un moment d’intelligence collective pour la première fois et je n’en revenais pas de sa force ! C’était effectivement magique et pourtant si réel !

Je rentrais chez moi, vraiment convaincue d’avoir vécu une très grande soirée démocratique dans laquelle chaque personne avait sa place, et me promettais de renouveler cette opportunité chaque fois que possible

Agnès.
Le 16.11.2023.

1- Petit rappel des changements « historiques »:

Contre toute attente, en mars 2020, Faire Ensemble récoltait 16 % des voix au 1er tour. C’était bluffant !

C’est à ce moment précis que le Covid 19 s’est invité dans nos vies en même temps que l’arrivée du printemps 2020. Le second tour des élections n’a eu lieu que trois mois plus tard, tout le monde s’en souvient.

Finalement, étant données nos prises de conscience autour de la transition écologique, des changements de l’environnement, puis de l’apparition et de la pandémie mondiale chez l’espèce humaine de ce coronavirus, les conséquences étaient apparues réellement dans le quotidien de chacun. Celles que vous connaissez maintenant, que l’on continue tous à découvrir et qui ont véritablement révolutionné nos vies depuis ce printemps 2020.

Dans cette émergence de vraie transition dans le quotidien de chacun, la liste FE a été élue et a pris son rôle de « gouvernance partagée » dans le village depuis trois ans. C’est aussi une des traces à SMU, de cette troisième révolution